RÉINDUSTRIALISATION, DÉCARBONATION, SOUVERAINETÉ. LES PORTS FRANÇAIS SE TRANSFORMENT. LES TERRITOIRES DOIVENT POUVOIR COCONSTRUIRE CETTE TRANSITION D’AMPLEUR.
Un port, c’était assez simple à représenter : des quais, des grues, des navires, des conteneurs. Une porte ouverte sur le monde. Cette image est déjà en train de vieillir. Les ports deviennent aujourd’hui des plateformes industrielles, énergétiques, logistiques et numériques. On y parle électrification, hydrogène, éolien en mer, nouvelles implantations industrielles, ferroviaire, décarbonation, cybersécurité ou souveraineté.
En mars dernier, la Commission européenne a d’ailleurs fait des ports l’un des piliers de son autonomie stratégique. Ils assurent environ 74 % du commerce extérieur de l’Union et doivent désormais relever simultanément plusieurs défis : accroître leurs capacités, se décarboner, se numériser et renforcer leur sécurité [1]. C’est beaucoup. Et c’est surtout beaucoup pour les territoires qui les accueillent.
LE MAITRE D’OUVRAGE VOIT DES PROJETS. LE TERRITOIRE VOIT UNE TRANSFORMATION.
Derrière chacune de ces transitions se cachent des infrastructures très concrètes : un terminal, une ligne électrique, une implantation industrielle, des entrepôts, une voie ferrée, des éoliennes, de nouveaux flux. Pris séparément, chaque projet possède sa logique, son calendrier, son maître d’ouvrage et sa procédure. Mais un habitant, un élu ou une association ne découpe pas son territoire en dossiers administratifs. Il voit son paysage évoluer. Il s’interroge sur les emplois, les nuisances, l’eau, les mobilités, la biodiversité, le logement ou les retombées économiques. Et, plus largement, sur ce que deviendra son territoire dans dix ou vingt ans. Autrement dit : le maître d’ouvrage voit des projets. Le territoire, lui, voit une transformation. Fos-Étang de Berre l’a montré de façon spectaculaire. En 2025, la CNDP y a organisé, pour la première fois en France, un débat public global portant non pas sur un projet industriel isolé, mais sur la vocation d’un territoire et sur des dizaines de projets industriels, portuaires et d’infrastructures participant à sa mutation [2]. Son président, Marc Papinutti, rappelait alors un constat régulièrement exprimé par les participants aux concertations : « l’absence de vision globale des projets sur l’ensemble d’un territoire ». Et ce mouvement ne concerne évidemment pas que Fos. À Brest, le projet InFloW, retenu cet été dans le cadre de France 2030 avec un soutien de plus de 58 millions d’euros, doit adapter les infrastructures portuaires au développement de l’éolien flottant. Derrière les travaux sur les quais se joue donc aussi le développement d’une nouvelle filière industrielle et énergétique pour le territoire [3].
ET SI NOUS CONCERTIONS ENCORE A LA MAUVAISE ECHELLE ?
Notre droit de la participation publique reste largement construit autour du projet. C’est utile. C’est nécessaire. Mais que se passe-t-il lorsque dix, trente ou cinquante projets participent d’une même mutation ? On multiplie les dossiers, les réunions, les calendriers. Chacun explique son projet. Chacun écoute les remarques qui relèvent de son périmètre. Et un paradoxe apparaît : plus on concerte les projets, moins on parvient parfois à discuter du projet de territoire qu’ils dessinent ensemble. La question posée reste souvent : « Que pensez-vous de ce projet ? » Alors que celle qui intéresse réellement le territoire devient : « Que voulons-nous devenir ? » Les Assises du Port du futur, qui se tiendront à Strasbourg les 23 et 24 septembre, ont justement choisi cette année de travailler sur les ports comme espaces transfrontaliers, sur les coopérations et sur leur contribution à une Europe plus forte [4]. Mais cette réflexion sur les frontières devrait peut-être nous conduire à en regarder une autre, beaucoup plus proche. Celle qui subsiste parfois entre le port et la ville, les communes voisines, leurs élus et leurs habitants.
DE LA CONCERTATION A LA COCONSTRUCTION
Il ne s’agit évidemment pas de supprimer les concertations projet par projet. Il s’agit d’ajouter un étage. Avant de débattre exclusivement des infrastructures, pourquoi ne pas mettre davantage en discussion la trajectoire portuaire elle-même ? Quel port voulons-nous dans vingt ans ? Quelles activités souhaitons-nous accueillir ? Quels équilibres entre réindustrialisation, logistique, environnement et qualité de vie ? Quels bénéfices pour le territoire ? Quelles lignes rouges ? Quels critères permettront ensuite d’arbitrer entre différents projets ? C’est là que la coconstruction prend tout son sens. Car une transformation de cette ampleur ne se résume pas à une succession de projets. Elle raconte aussi quelque chose du territoire : ce qu’il a été, ce qu’il veut préserver, ce qu’il accepte de voir changer et ce qu’il souhaite devenir. C’est précisément le principe qui nous a conduits, chez Demopolis Concertation, à développer RÉCIT® : partir de ce que les acteurs racontent de leur territoire pour faire émerger une vision commune, la coconstruire et la projeter dans l’avenir. Appliquée aux territoires portuaires, cette logique invite à déplacer légèrement la question. Il ne s’agit plus seulement de demander : « Que pensez-vous de ce projet ? », mais aussi : « Quelle histoire voulons-nous écrire ensemble pour ce port et son territoire ? » Pas une coconstruction de façade où tout serait négociable et où chacun repartirait nécessairement satisfait. Mais la possibilité donnée aux acteurs du territoire de comprendre les choix, de travailler les désaccords, d’identifier les marges de manœuvre et surtout de participer suffisamment tôt à la définition de la trajectoire. Certaines démarches montrent que cette évolution est déjà engagée. HAROPA PORT a ainsi choisi d’ouvrir volontairement au public les grandes orientations de son projet stratégique 2026-2030. Le port parle lui-même d’une démarche de coconstruction et fait de la proximité avec les territoires une condition de réussite [5]. Ce n’est pas seulement une innovation procédurale. C’est un changement d’échelle : faire enfin rejoindre l’échelle du dialogue et celle de la transformation. Car concerter ne consiste pas à demander au territoire d’accepter ce qui lui arrive. Coconstruire, c’est lui permettre d’en devenir l’un des auteurs.
LA PERFORMANCE PORTUAIRE SERA AUSSI TERRITORIALE
Nous aurons besoin de ports plus compétitifs, plus sobres, mieux connectés et plus sûrs. La transition énergétique et la réindustrialisation en font une urgence. L’Europe en fait désormais une question de souveraineté. Mais aucune stratégie industrielle ne tient durablement si elle ne produit pas aussi de la compréhension, de la confiance et une capacité collective à arbitrer. Le port du futur ne sera donc pas seulement celui qui saura accueillir les navires, l’industrie et les nouvelles énergies. Ce sera celui qui saura aussi accueillir le débat. Alors, avant de franchir toutes les frontières du commerce, de l’énergie et de l’Europe, ne laissons pas les territoires à quai.
Par Lorette HAFFNER et David HEINRY, associés de Demopolis Concertation.
Références :
[1] Commission européenne, EU Ports Strategy, 4 mars 2026.
https://transport.ec.europa.eu/news-events/news/commission-unveils-eu-ports-strategy-strengthen-competitiveness-security-and-sustainability-european-2026-03-04_en
[2] Commission nationale du débat public, Fos-Berre Provence, un avenir industriel en débat, 2025.
https://www.debatpublic.fr/avenir-industriel-fos-berre-provence/pourquoi-un-debat-global-7276
[3] BrestPort, InFloW soutenu par France 2030, 31 juillet 2026.
https://www.brest.port.bzh/inflow-soutenu-par-france-2030/
[4] Cerema, 16e Assises Port du futur, Strasbourg, 23 et 24 septembre 2026.
https://www.cerema.fr/fr/evenements/16e-assises-port-du-futur
[5] HAROPA PORT, Projet stratégique 2026-2030 – une construction collective.
https://projetstrategique.haropaport.com/fr/le-calendrier-1