Aller au contenu principal
pas de date précise

[LA CONCERTATION EST MORTE, VIVE L’IA !]

L’irruption de l’intelligence artificielle dans notre société suscite à la fois fascination et inquiétude. La concertation publique n’échappe pas à cette tendance. Certains y voient un levier de modernisation indispensable, d’autres une menace pour la relation humaine et la démocratie locale.

Mais le vrai sujet n’est pas de savoir si l’IA est « bonne » ou « mauvaise » pour la concertation. Car ce n’est finalement qu’un révélateur de maux bien plus profonds dans notre métier, l’occasion de se requestionner : quelle concertation choisissons-nous de pratiquer, et quels sont ses réels bénéfices aux projets qu’elle accompagne et pour l’ensemble de la société ?

Oui, l’IA est une aide précieuse pour la concertation et ses pratiquants

Commençons par les apports de l’IA. Car oui, il y en a pour les concertations publiques !

Depuis une quinzaine d’années, les démarches se déroulent dans un environnement de plus en plus exigeant : multiplication des parties prenantes, diversité des canaux (verbatims, courriers, mails, réseaux sociaux, réunions…), attentes accrues en transparence et traçabilité, calendriers contraints…

Dans ce contexte, l’IA aide là où la charge déborde : sur le traitement de la matière.

Utilisée comme un outil d’appui, elle permet d’accélérer l’analyse importante de données, l’identification de points de tensions ou récurrences, la structuration de volumes colossaux de contributions, la production de synthèses quasi automatisées et trouvant aisément le juste niveau de lisibilité et pédagogie.

Autrement dit : l’IA aide à traiter, ordonner, synthétiser et rendre compte. Des jours voire des semaines de travail peuvent s’abattre en quelques heures désormais (moyennant une parfaite utilisation des outils, et bien évidemment une relecture et une interprétation humaines).

Assurément, l’IA va « tuer » certaines formes de concertations

A l’image de l’arrivée de l’enquête publique numérique il y a quelques années, les concertations réglementaires seront les plus touchées.

Parce qu’elles reposent sur des principes de quantité, de simplification, de rationalisation constante voire de recherche de la sacro-sainte objectivité.

Dans cet univers de la concertation réglementaire, ou plus généralement dans cette portion de notre métier que composent l’information et la consultation, l’IA ne va finalement pas tout changer, ce ne sera jamais qu’une accélération d’un processus existant. Recevoir plus de contributions, simplifier encore le « débat », rationaliser et objectiver davantage…

Ce qui va changer, c’est que les métiers qui hier faisaient vivre ces démarches, vont eux largement disparaître. L’orchestration – notamment des événements – restera certes humaine, mais… la collecte, l’analyse, la retranscription seront artificielles.

Et demain, les décisions qui en découlent ? En effet, qui nous dit que la révolution s’en arrêtera là ?

Le problème n’est donc pas l’IA, mais les maux de notre profession

Face à ces constats et questions, recentrons-nous sur ce que l’IA révèle des maux de la concertation, et notamment sur 3 péchés capitaux :

1.       Croire que la concertation se résume à la participation

Si l’on s’en réfère à la fameuse formule « X participants selon les manifestants, Y participants selon la police », la participation est, avant tout et dans notre construction mentale, une histoire de chiffres. Tel débat public serait réussi parce qu’il aurait reçu 3 500 contributions ; telle concertation serait de qualité parce qu’elle aurait touché tant de personnes. Si l’on croit que la concertation se résume à la participation (informer, consulter, compiler et restituer), à une simple gestion de flux, alors oui : l’IA fera vite et mieux, et la concertation disparaîtra.

2.      L’illusion de la rationalité et de l’objectivité

Les projets soumis à concertation sont majoritairement techniques et complexes. Des années d’étude, des millions d’investissement… et des armées d’ingénieurs pour les développer. La tentation naturelle est toujours de calquer les principes inhérents à ces métiers, la rationalité et l’objectivité (plus que légitimes !), à celui de la concertation.

Et l’IA sera parfaite pour cela : lisser les nuances, décontextualiser, renforcer les biais, produire des synthèses « propres » qui masquent les choix d’interprétation, les non-dits, les petites et grandes histoires des territoires. Et là encore, nul besoin d’un humain… voire de concertation ?

3.      Penser que, du fait de ses valeurs intrinsèques, la concertation n’a pas de comptes à rendre

Vous pouvez le demander à n’importe quel professionnel de la concertation, il percevra toujours son métier comme un bien fondamental offert à la société : celui de pouvoir contribuer collectivement à son avenir. Si cela est vrai (et heureusement !), cette utilité sociale ne peut s’extraire des principes de gestion basique. L’argent investit dans une démarche a-t-il réellement aidé à améliorer puis à mettre en œuvre un projet bénéfique à la société (ou a minima au territoire concerné) ? Notre matière est humaine, sociale, fluctuante, les résultats ne seront pas toujours ceux escomptés, néanmoins la question mérite d’être posée. Un débat public réussi doit-il nécessairement coûter 1 million d’euros voire plus ? Par-delà les chiffres de la participation, le projet final s’en trouve-t-il enrichi… à hauteur du million investi ? Enfin, qui doit porter le coût énergétique et matériel d’une utilisation massive de l’IA dans ces démarches, qui souvent accompagnent des projets… de transition écologique, énergétique, environnementale ?

Face ou avec l’IA, seule une concertation humaine, utile et qualitative tirera son épingle du jeu

In fine, le bénéfice de l’IA n’est pas technologique : c’est le temps. Ce que l’IA automatise, c’est du traitement. Et ce temps libéré doit être réinvesti là où se joue la valeur d’une démarche et d’un consultant en concertation.

Plus de temps sur le terrain, plus de temps avec les gens (les vrais, pas ceux que nous devenons derrière un écran), plus de temps pour des échanges sincères même si parfois vifs, plus de temps pour l’écoute des subjectivités qui font la qualité des débats… et plus de temps pour bâtir des relations de confiance et de travail, qui seules permettent d’aboutir à des projets vraiment co-construits, enrichis, améliorés, acceptés… et adoptés.

Oui, ce n’est pas facile. Cela demande de nombreuses qualités, un savoir-faire, des méthodes. Cela exige de nager à contre-courant des perceptions que l’on calque sur notre profession : le quantitatif n’est pas tout ; l’objectivité n’est qu’une illusion ; des comptes sont à rendre. Et cela est enfin coûteux, bien sûr.

Mais ce coût humain a bien plus de valeur (pour la société, pour les personnes rencontrées au fil des démarches, pour les projets accompagnés) que la somme de toutes les requêtes IA faites au nom du plus grand mal de notre profession : la tentation de la facilité.

La concertation est en train de mourir parce que nous l’avons progressivement réduite à sa plus simple expression. Et que dans cette expression, l’IA peut largement la remplacer.

Mais si l’on assume le vrai sens de la concertation – relation, confiance, terrain, animation, mise en action – alors l’IA ne sera jamais que ce qu’elle doit être : un précieux gain de temps pour réinvestir ce qui est le plus précieux.

Du temps, ensemble, pour bâtir un projet commun.

Lorette HAFFNER et Charline ZINE, associées de l’agence Demopolis Concertation