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22 January 2026

[CONCERTER STRATEGIQUEMENT DANS UN MONDE REDEVENU BRUTAL]

Ce que l’épisode Groenlandais nous enseigne pour l’action en mode carpe, requin ou dauphin au service des EnR en France.

Il aura suffi de quelques déclarations sur le Groenland pour rappeler une vérité que beaucoup préféraient oublier : nous ne vivons plus dans un monde gouverné par le consensus, mais dans un monde de rapports de force. Ce qui s’est joué ces derniers jours autour du Groenland, et plus largement à Forum économique mondial, n’est pas un simple épisode diplomatique. C’est une leçon politique sur notre manière de décider, de négocier et de concerter dans des systèmes devenus profondément instables.

Lorsque Donald Trump évoque le Groenland comme un enjeu stratégique américain, lorsqu’il mêle menaces, ironie et propositions ambiguës, il agit en requin. Non par folie, mais par stratégie : créer de l’asymétrie, tester les lignes rouges, imposer le tempo. Face à lui, Emmanuel Macron et plusieurs dirigeants européens ont tenté autre chose : affirmer une position collective, rappeler les principes de souveraineté, refuser l’intimidation sans rompre le dialogue. Une tentative, encore fragile, de nager en dauphin.

Cette séquence internationale éclaire, par effet de miroir, ce que nous vivons à une autre échelle dans les projets de transition énergétique. Car la transition n’est pas qu’une affaire de technologies ou de trajectoires carbone. Elle est une expérience collective, souvent conflictuelle, toujours politique. Chaque parc éolien, chaque réseau de chaleur, chaque projet d’infrastructure énergétique vient déplacer des équilibres locaux, toucher à des intérêts, réveiller des peurs. Et comme dans la géopolitique arctique, la question centrale n’est pas seulement quoi faire, mais comment décider ensemble.

Face à cette complexité, la concertation est devenue un réflexe. Mais trop souvent, elle se réduit à une méthode sans stratégie. On organise des réunions, on ouvre des espaces de dialogue, en espérant que la parole suffira à apaiser les tensions. Or, comme le montrent Dudley Lynch et Paul L. Kordis dans La stratégie du dauphin, les systèmes complexes ne se laissent pas gouverner par de bonnes intentions seules. Ils exigent une posture adaptée.

La première posture est celle de la carpe. Elle subit le courant. Dans les projets énergétiques, c’est la concertation minimale : on consulte parce qu’il faut consulter, sans réelle capacité à transformer le projet. Les acteurs locaux sentent que les décisions sont déjà prises. Le conflit est évité en surface, mais il s’accumule en profondeur. Comme dans certaines réactions européennes passées face aux provocations américaines, la carpe espère que le courant se calmera de lui-même.

À l’autre extrême, il y a le requin. Il tranche, impose, avance vite. L’urgence climatique sert souvent de justification : il faut agir, donc décider sans attendre. La concertation devient alors un outil de communication, parfois de pédagogie descendante. À Davos, la posture de Trump illustre cette logique : provoquer pour contraindre, accélérer pour dominer. Cette stratégie peut produire des résultats rapides, mais elle laisse derrière elle de la défiance, des oppositions durables, et une fragilité politique accrue.

Entre les deux se glisse une figure plus insidieuse : la carpe pseudo-éclairée. Elle parle d’écoute, de bienveillance, d’intelligence collective, mais refuse de voir les conflits réels. Elle confond consensus et absence de tension. Dans la transition énergétique comme dans la diplomatie européenne, cette posture est tentante : croire que les intérêts sont naturellement convergents, que le dialogue suffira à aligner les positions. Or, à Davos comme sur le terrain, la réalité rappelle que les intérêts divergent, et que les rapports de pouvoir existent, qu’on le veuille ou non.

C’est là qu’intervient la stratégie du dauphin. Le dauphin n’est ni naïf ni brutal. Il observe, apprend, expérimente. Il accepte l’incertitude et le conflit comme des données du système. Il ne cherche pas à éliminer les tensions, mais à les rendre « travaillables. » Dans la séquence groenlandaise, la tentative européenne de parler d’une seule voix, de poser des principes clairs tout en maintenant le dialogue, relève de cette logique : transformer le rapport de force sans nier son existence.

Appliquée à la concertation énergétique, la posture du dauphin change tout. Elle suppose de dire clairement ce qui est négociable et ce qui ne l’est pas. De reconnaître les conflits d’intérêts comme légitimes. De concevoir la concertation non comme un outil d’acceptabilité, mais comme un espace d’apprentissage collectif. Cela implique aussi d’accepter que le projet se transforme, qu’il ne soit pas entièrement maîtrisé à l’avance.

Cette posture est exigeante pour les porteurs de projets. Elle demande du courage politique, de la clarté, et une éthique de l’action. Mais elle est aussi la seule capable de produire des décisions robustes dans le temps. À l’échelle internationale comme locale, la question n’est plus de savoir comment éviter les vagues, mais comment apprendre à nager dans une mer agitée.

Le Groenland n’est pas qu’un territoire lointain. Il est un révélateur. Il nous rappelle que la transition — énergétique, écologique, démocratique — se jouera dans des mondes conflictuels. Entre carpes, requins et dauphins, il nous faut choisir notre manière d’agir. Subir, imposer, se rassurer… ou apprendre et transformer.

Dans les eaux troubles de notre époque, ce choix n’est plus théorique. Il est stratégique.

 

Par David Heinry, Président, agence Demopolis Concertation.

 

Références

  • Lynch, D. & Kordis, P. L. (1989). Strategy of the Dolphin: Scoring a Win in a Chaotic World. New York : Ballantine Books. Traduction française : La stratégie du dauphin. InterÉditions.
  • Callon, M., Lascoumes, P., & Barthe, Y. (2001). Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique. Paris : Seuil.
  • Latour, B. (1999). Politiques de la nature. Paris : La Découverte.
  • Commission nationale du débat public (CNDP). Guides et retours d’expérience sur la concertation des projets de transition énergétique.
  • ADEME. Publications sur participation citoyenne et acceptabilité sociale des projets énergétiques.