[Alpes 2030 : sans concertation, hors-piste assuré !]
Les Jeux olympiques d’hiver de 2030 ne posent pas d’abord un problème sportif ou économique. Ils posent un problème de gouvernance territoriale. Dans un contexte de changement climatique et de tensions déjà vives autour des usages de la montagne, l’absence de concertation réelle risque de transformer cet événement mondial en facteur durable de conflictualité dans les Alpes françaises.
Les montagnes alpines ont profondément évolué au fil du temps. Longtemps perçues comme des obstacles naturels, elles sont devenues des territoires habités, des espaces de pastoralisme, puis des hauts lieux du tourisme, avant d’être reconnues aujourd’hui comme des milieux naturels fragiles à préserver. Les Alpes sont ainsi traversées par des récits successifs, parfois complémentaires, parfois concurrents, qui structurent la manière dont les acteurs se les représentent et les utilisent.
Dans les années à venir, ces récits vont se confronter plus intensément encore. Les Alpes seront sous les projecteurs avec les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina en 2026, puis avec ceux de 2030 dans les Alpes françaises. Ces événements projettent sur le massif des représentations puissantes — performance sportive, rayonnement international, attractivité touristique — qui ne sont pas neutres. Or le territoire alpin possède déjà ses propres cadres de sens, façonnés par ses habitants, ses élus, ses activités économiques et ses écosystèmes.
Le changement climatique a profondément transformé le rapport à la montagne. Hivers plus courts, enneigement incertain, pression accrue sur l’eau et les sols : les stations ont dû adapter leurs pratiques et diversifier leurs activités. La montagne n’est plus seulement un espace de loisirs hivernaux, mais aussi un lieu de vie, de transition environnementale et d’adaptation. Accueillir les Jeux d’hiver en 2030 ne constitue donc pas uniquement un défi logistique ou économique, mais un défi profondément territorial et politique.
Or les Alpes françaises sont déjà un territoire traversé par des conflits. Les tensions autour des retenues collinaires pour l’enneigement artificiel, comme à La Clusaz, ou plus récemment autour de projets touristiques de grande ampleur portés par des acteurs privés, en témoignent. Présentés comme des leviers d’attractivité et de développement économique, ces projets ont suscité de fortes mobilisations locales. Ils révèlent des oppositions profondes sur l’usage du foncier, l’artificialisation des milieux et, plus largement, sur le modèle de développement touristique souhaité pour la montagne.
Pour comprendre ces conflits, il faut dépasser la seule opposition d’intérêts matériels. Comme l’a montré le géographe Philippe Subra, les conflits territoriaux reposent avant tout sur des représentations : des visions du territoire qui permettent aux acteurs de se projeter, de légitimer leurs stratégies et de donner sens à leurs actions. Ces représentations façonnent l’imaginaire d’un espace et déterminent la manière dont ses acteurs s’y positionnent.
Les Alpes concentrent ainsi plusieurs représentations fortes. Elles sont à la fois un lieu de vie pour leurs habitants, un espace naturel largement protégé, et un pilier économique du tourisme et des sports d’hiver. Ces visions ne sont pas incompatibles en soi. Mais faute de récit partagé, chaque acteur tend à défendre la sienne et à chercher à l’imposer aux autres, notamment lorsqu’il s’agit de l’usage des sols, de l’eau ou des infrastructures.
Dans ce contexte, les Jeux olympiques d’hiver de 2030 agissent comme un puissant accélérateur de conflictualité. Le calendrier contraint a servi à justifier l’absence de débat sur l’opportunité même d’organiser ces Jeux et sur leurs modalités. Faute de concertation en amont, la contestation s’est déplacée vers le terrain judiciaire. Ce recours au droit n’est pas un excès militant : il est le symptôme d’un déficit de dialogue démocratique autour d’un projet pourtant structurant pour le territoire.
À ce jour, aucun débat public d’ampleur n’a véritablement eu lieu, et rien ne garantit qu’il se tiendra. Cette situation alimente l’idée d’un projet construit « par le haut », porté par l’urgence et par l’imposition d’un récit olympique avant même que les habitants aient pu se prononcer. Pour un maire de station intermédiaire, l’enjeu n’est pourtant pas l’image internationale, mais la viabilité économique à l’horizon 2040. Pour un habitant, c’est l’accès au logement et aux services qui est en jeu. Pour une association, c’est la préservation d’un vallon, d’une ressource en eau ou d’un paysage.
Les expériences récentes devraient inciter à la prudence. À Paris en 2024, certains aménagements ont été vécus comme des violences symboliques, notamment en matière de logement et d’espaces publics. En Italie, autour des Jeux de Milan-Cortina, la contestation de certaines infrastructures coûteuses et sans usage pérenne a montré combien un projet olympique peut cristalliser les oppositions lorsqu’il entre en contradiction avec les usages et les imaginaires locaux.
L’olympisme n’est pas qu’un événement sportif. C’est un projet de territoire, porteur de représentations puissantes, mais potentiellement conflictuel lorsqu’il écrase celles qui existent déjà. Pour éviter que les Jeux de 2030 n’ajoutent une couche supplémentaire de tensions dans les Alpes, la réponse ne peut être uniquement technique ou communicationnelle. Elle doit être collective, narrative et concertée.
La concertation apparaît alors comme un levier central. Non pas comme un outil d’acceptabilité destiné à valider des décisions déjà prises, mais comme un véritable espace de confrontation constructive des représentations. Concerter, c’est reconnaître la légitimité des habitants, des élus et des acteurs locaux à débattre des usages du territoire, à discuter des sites, du dimensionnement des infrastructures, de la gestion des ressources et de l’héritage post-Jeux.
Sans gouvernance claire ni récit partagé, les Jeux d’hiver de 2030 risquent de laisser derrière eux non pas un héritage, mais une fracture durable. À l’inverse, une concertation large et sincère peut transformer un événement imposé en projet collectif, utile et porteur de sens pour les Alpes et leurs habitants.
Par Romane VALIGNAT et Thomas RIBEIRO, consultants, agence Demopolis Concertation.
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