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29 June 2026

[L’HABITABILITE NE SERA PAS LE PROCHAIN PROJET DE TERRITOIRE : ELLE EN CHANGERA LA NATURE GRÂCE AU NOUVEAU RECIT]

Les prochaines Universités d’été de l’ADGCF posent une question qui dépasse largement le cadre de leur programme : l’habitabilité est-elle en train de devenir le nouveau référentiel des projets de territoire ?

Alors que la France traverse un nouvel épisode de canicule, cette question prend une résonance très concrète. L’habitabilité n’est plus une notion théorique. Elle se mesure déjà dans les cours d’école sans ombre, les centres-villes difficilement praticables, les logements surchauffés, les tensions sur la ressource en eau ou encore la vulnérabilité de certains de nos territoires face aux effets du changement climatique.

Désormais, nous pensons que oui, l’habitabilité est un nouveau référentiel des projets de territoire. Mais à une condition : ne pas la considérer comme un thème supplémentaire venant s’ajouter à la longue liste des politiques publiques. Si elle s’impose aujourd’hui, c’est parce qu’elle change notre manière même de penser l’action publique territoriale.

L’attractivité ne suffit plus

Pendant près d’un demi-siècle, les collectivités ont poursuivi une ambition largement partagée : rendre leur territoire plus attractif. Développer les mobilités, créer des équipements, accueillir des entreprises, renforcer les services publics, attirer de nouveaux habitants.

Cette ambition demeure légitime. Mais elle ne répond plus, à elle seule, aux défis qui s’imposent désormais à nous.

Comme l’a montré Pierre Charbonnier dans Abondance et liberté, le récit politique construit sur la promesse d’une croissance continue rencontre aujourd’hui les limites écologiques de notre modèle. La question n’est plus uniquement de produire davantage. Elle est de savoir dans quelles conditions nous pourrons continuer à vivre, à habiter et à transmettre nos territoires.

C’est précisément ce déplacement que Bruno Latour appelait de ses vœux lorsqu’il invitait à replacer les conditions d’habitabilité au cœur de notre réflexion politique. Ce qui est en jeu n’est plus seulement le développement des territoires. C’est leur capacité à demeurer vivables.

Les collectivités n’ont jamais autant planifié…

Ce constat fait apparaître un paradoxe.

Jamais les collectivités n’ont produit autant de stratégies. Plans climat, SCoT, PLUi, schémas de mobilité, stratégies alimentaires, projets de santé, plans biodiversité… Les documents se succèdent, souvent avec une grande qualité technique.

Et pourtant, beaucoup d’élus expriment aujourd’hui un même sentiment : celui d’une difficulté croissante à relier ces démarches entre elles. L’accumulation des stratégies ne fait pas une stratégie de territoire. Nous avons appris à concevoir des projets. Nous devons désormais apprendre à construire des trajectoires.

Cette nuance est loin d’être sémantique. Une trajectoire ne décrit pas seulement ce que l’on va faire. Elle explique pourquoi on le fait, dans quelle direction et au nom de quelle vision collective.

Prenons un exemple concret. Lorsqu’une intercommunalité engage simultanément un plan de renaturation urbaine, une révision de son PLUi et une stratégie de mobilité douce, ces trois démarches peuvent rester trois projets parallèles. Elles deviennent les composantes d’une même trajectoire lorsqu’elles répondent à une question commune : dans quel territoire voulons-nous vivre dans vingt ans ?

L’habitabilité oblige à choisir

Le véritable défi des prochaines années ne sera probablement pas technique. Il sera politique.

L’habitabilité oblige à arbitrer. Quels espaces préserver ? Quels usages transformer ? Quels investissements privilégier ? Quels renoncements accepter pour préserver les conditions de vie des générations futures ?

Ces choix seront de plus en plus difficiles… et de plus en plus exposés.

Or une décision, même pertinente, ne devient pas légitime parce qu’elle est techniquement fondée. Elle le devient lorsqu’elle est comprise, débattue et inscrite dans une vision que les habitants peuvent partager.

C’est précisément ici que la concertation change de nature.

Elle ne peut plus être réduite à une obligation réglementaire ou à une méthode d’animation en fin de processus. Elle devient un levier de légitimation et d’intelligence de la décision publique, parce qu’elle permet de mettre en discussion non seulement les projets, mais les finalités qui les relient.

L’habitabilité, en tant que référentiel, crée les conditions d’une concertation plus profonde : on ne débat plus seulement de l’emplacement d’une piste cyclable, mais de la question de fond : quelle ville, quel village, quel territoire voulons-nous transmettre ?

Les territoires auront besoin d’un nouveau… RECIT® !

C’est probablement le principal enseignement de cette évolution.

Les collectivités ne manqueront pas de projets dans les années qui viennent. Elles risquent davantage de manquer d’une vision suffisamment robuste pour donner de la cohérence à ces projets, éclairer les arbitrages et permettre aux habitants de comprendre la direction prise.

Le mot « récit » est parfois suspect. On l’associe volontiers à la communication ou au marketing territorial. C’est une erreur.

Un récit n’est pas un discours. Ce n’est pas non plus un document supplémentaire. C’est une manière de rendre une action collective intelligible, de relier le temps long des transformations au temps court des décisions publiques et de permettre à chacun de comprendre non seulement ce qui change, mais pourquoi cela change.

Un récit territorial bien construit, c’est ce qui permet à un maire d’expliquer le refus d’un projet d’urbanisation non pas comme un choix technique, mais comme une décision cohérente avec ce que le territoire a choisi de devenir.

C’est cette conviction qui a conduit Demopolis Concertation à développer RÉCIT®, une méthode destinée à accompagner les collectivités dans la construction de trajectoires territoriales partagées. Car face aux transitions en cours, il ne suffit plus d’accumuler les stratégies. Encore faut-il leur donner une direction, une cohérence et un sens.

À l’heure où les transitions s’accélèrent, les territoires auront moins besoin d’accumuler des documents que de partager une même représentation de leur avenir.

L’habitabilité ne sera pas le prochain projet de territoire. Elle en changera profondément la nature. Parce qu’elle nous oblige déjà à répondre à une question plus exigeante que toutes les autres : quel territoire voulons-nous encore être capables d’habiter… et de transmettre ?

Par David HEINRY, président de Demopolis Concertation.

 

Références

  • Pierre Charbonnier, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques, La Découverte, 2020.
  • Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017.
  • Bruno Latour, Où suis-je ? Leçons du confinement à l’usage des terrestres, La Découverte, 2021.
  • Pierre Charbonnier, Bruno Latour et Baptiste Morizot, « Redécouvrir la terre », Tracés. Revue de Sciences humaines, n° 33, ENS Éditions, 2017.

Pour aller plus loin

  • David Heinry, La concertation ne se résume pas à la participation : elle construit la décision publique, Demopolis Concertation.
  • David Heinry, RÉCIT : construire une trajectoire territoriale plutôt qu’un projet supplémentaire, Demopolis Concertation.
  • Laurent Matthey, Simon Gaberell et Elena Cogato Lanza, Matières narratives. Concevoir la ville par le récit, MétisPresses, 2025.